L'agriculture régénérative est partout. Sur les emballages des grandes marques, dans les discours institutionnels, dans les programmes politiques européens. En juin 2025, le Comité économique et social européen l'a reconnue comme « levier clé pour assurer une production alimentaire durable, résiliente et compétitive ». Et comme souvent quand un terme devient à la mode, il risque de perdre sa substance.
Il est donc utile de poser les bases. Simplement, honnêtement, à partir de l'expérience que nous avons accumulée depuis 2014 au Mas Alavall à Céret, dans les Pyrénées-Orientales, et à travers les échanges de tous nos formateurs et participants. Permaterra est au service du vivant : nous appliquons et transmettons des approches agroécologiques pour concevoir des agroécosystèmes régénératifs. Ce que nous écrivons ici est un état de notre compréhension actuelle, partagé pour ouvrir le débat.
fig. 01 — Le constat en six chiffres
Sources : FAO, WWF, IPBES, INRAE, La Via Campesina
33 %
Sols dégradés
des terres mondiales sont déjà modérément à fortement dégradées. Plus de 90 % pourraient l'être d'ici 2050.
73 %
Faune sauvage perdue
des populations de vertébrés sauvages ont disparu entre 1970 et 2020 (rapport WWF Planète Vivante).
75 %
Cultures pollinisées
des cultures alimentaires dépendent au moins partiellement de pollinisateurs en déclin.
−59 %
Vitamine C des tomates
la teneur en vitamine C de la tomate a chuté de près de 60 % en soixante ans.
−80 %
Fer des épinards
la teneur en fer des épinards français a baissé de 80 % entre 1950 et 2000 (INRAE).
> 50 %
Aliments importés
des fruits et légumes consommés en France sont importés. La souveraineté alimentaire devient un enjeu politique.
01. Le constat
Avant toute définition, il y a une situation. L'agriculture régénérative n'émerge pas de nulle part : elle est une réponse à des évolutions documentées, mesurables, convergentes.
Les microbiologistes Claude et Lydia Bourguignon ont documenté ce phénomène depuis les années 1980. En Europe, 90 % de l'activité biologique des sols cultivés en agriculture conventionnelle a été détruite. En France, la teneur moyenne en matière organique est passée de 4 % en 1950 à environ 1,3 % aujourd'hui.
fig. 02 — Sous nos pieds, l'effondrement silencieux
Sous nos pieds, l'effondrement silencieux
Les sols cultivés européens, mesurés par Claude et Lydia Bourguignon (LAMS)
Activité biologique
−90 %
de l'activité microbienne des sols cultivés en agriculture conventionnelle a été détruite en Europe.
Matière organique
4 % → 1,3 %
de matière organique dans les sols français entre 1950 et aujourd'hui. Une chute de deux tiers.
Vers de terre
2 t → 100 kg
par hectare en Europe entre 1950 et aujourd'hui. Une perte de 95 % de la biomasse souterraine.
La biodiversité s'effondre. Les populations d'oiseaux ont diminué de 25 % en Europe en quarante ans, et de près de 60 % pour les espèces des milieux agricoles. L'IPBES alerte sur le déclin des pollinisateurs sauvages, alors même que 75 % des cultures alimentaires mondiales en dépendent.⁵
Ces six phénomènes ont une cause partagée : la transformation radicale, en moins d'un siècle, du mode de production agricole. En France, en 1900, près d'un actif sur deux travaillait la terre. Aujourd'hui, ils sont environ 650 000, soit à peine 2 % de la population active.⁹ En l'espace de quatre générations, la France a vu disparaître plus de 90 % de ses agriculteurs.
fig. 03 — L'effondrement paysan en France
L'agriculture moderne consomme en moyenne 8,5 calories d'origine fossile pour produire 1 calorie alimentaire. Les tomates produites hors-sol au Maroc et importées en France atteignent 36 calories fossiles pour une calorie alimentaire. Notre nourriture, c'est aussi du pétrole.
fig. 04 — Le coût énergétique du système alimentaire
Notre nourriture, c'est aussi du pétrole
Calories d'origine fossile nécessaires pour produire et acheminer 1 calorie alimentaire
Système alimentaire moderne
8,5×
Pour produire et acheminer une calorie alimentaire, l'agriculture industrielle consomme en moyenne 8,5 calories fossiles.
Mécanisation, intrants de synthèse, transport, transformation, conservation, distribution.
Tomate hors-sol importée
36×
Une tomate produite hors-sol au Maroc et importée en France atteint 36 calories fossiles pour une calorie alimentaire.
Pour mémoire : avant l'industrialisation, le ratio était proche de 1 pour 1.
Sources : travaux de Claude et Lydia Bourguignon (LAMS) ; Rob Hopkins, Manuel de transition, 2008.
« Si nous attendons les gouvernements, ce sera trop peu, trop tard. Si nous agissons comme des individus isolés, ce sera trop peu. Mais si nous agissons comme des communautés, cela pourrait être tout juste suffisant, juste à temps. »
— Rob Hopkins, Manuel de transition : de la dépendance au pétrole à la résilience locale, 2008¹⁰
02. La réponse : trois logiques, un choix
Face à ce constat, trois rapports sont possibles entre une activité agricole et les systèmes vivants dont elle dépend.
fig. 05 — Les trois rapports au capital vivant
Dégénérative
Prélève plus qu'elle ne restitue
Consomme le capital accumulé par des siècles de processus naturels. Externalise les coûts vers le futur.
Durable
Maintient sans améliorer
Cherche à réduire les dommages, à ne pas aggraver. Mais maintenir un système appauvri perpétue son appauvrissement.
Régénérative
Améliore activement le système hérité
Restitue plus qu'elle ne prend. Crée les conditions de la reconstitution. Lègue un capital augmenté.
Trajectoire
↗ amélioration
La distinction tient à un seul mot : active. L'agriculture durable est défensive ; son horizon est la neutralité. L'agriculture régénérative prend l'initiative : elle ne se contente pas d'attendre que les systèmes se reconstituent, elle crée les conditions de leur reconstitution.
Cette ambition n'est pas incompatible avec la viabilité économique. Une agriculture régénérative ne peut être qu'une agriculture productive, régénérative et rentable. Les trois critères sont indissociables, et le défi consiste précisément à les tenir ensemble dans le temps long.
03. Le principe d'héritage
Aucun agriculteur ne part de rien. Il ou elle reçoit un sol, un territoire, un paysage forgé par des générations antérieures de pratiques humaines et de processus naturels. Cet héritage peut être riche ou appauvri, sain ou dégradé. Il est rarement neutre.
La question régénérative est celle-ci : dans quel état ce système sera-t-il transmis ?
L'agriculteur n'est pas le propriétaire absolu de la terre. Il en est le gardien temporaire, responsable de sa trajectoire pendant la durée de son exercice. Ce principe situe l'agriculture dans le temps long. Une pratique qui maximise le rendement à dix ans en épuisant le sol à vingt ans n'est pas efficiente : elle transfère un coût sur la génération suivante.
04. Pour qui, pour quoi
Une agriculture régénérative régénère. Mais quoi, et pour qui ? Elle se déploie dans deux directions complémentaires : régénérer les paysages que nous habitons, et régénérer les humains et les communautés qui les habitent.
fig. 06 — Les six dimensions de la régénération
Structure, matière organique, vie microbienne. 95 % de notre alimentation en dépend.
Ralentir, répartir, infiltrer, stocker. Triptyque Eau, Sol, Arbre.
Arbres, pollinisateurs, pollinisateurs, oiseaux, faune et flore sauvages.
Aliments denses, peu transformés, vivants. Au-delà du bio, des aliments véritablement sains.
5
Souveraineté alimentaire
Le droit des peuples à définir leurs systèmes alimentaires (Via Campesina).
6
Communautés et tissu paysan
Communautés de praticiens, fermes à échelle humaine et diversifiées, savoirs paysans.
Ces six dimensions ne sont pas juxtaposées. Elles s'emboîtent dans les liens du vivant.
A. Régénérer les paysages
Le sol est le premier bénéficiaire et le premier indicateur. Sa santé se mesure à sa structure, à sa teneur en matière organique, à la densité et à la diversité de sa vie microbienne. Un sol qui s'améliore séquestre du carbone, régule l'eau, nourrit les plantes sans intrants de substitution et résiste aux aléas climatiques. Il abrite environ 25 % de la biodiversité mondiale.¹¹
L'hydrologie régénérative se définit comme « la science de la régénération des cycles de l'eau douce par l'aménagement du territoire ».¹² Son objectif est concret : ralentir, répartir, infiltrer et stocker les eaux de pluie et de ruissellement, en densifiant la végétation multifonctionnelle. Son triptyque fondateur, Eau, Sol, Arbre, décrit un système indissociable.
L'arbre tient une place à part dans l'agroécosystème. Il complète le triptyque fondateur de l'hydrologie régénérative. Il structure l'agroforesterie, régule l'humidité par sa transpiration, séquestre le carbone à long terme, abrite la faune, organise le paysage. Régénérer un paysage sans replanter les arbres est presque impossible.
B. Régénérer l'humain et les communautés
Le corps humain est le produit de centaines de milliers d'années d'évolution dans des environnements alimentaires précis. La densité nutritionnelle d'un aliment dépend en premier lieu de la santé du sol qui l'a produit. Un légume bio cultivé sur un sol épuisé sera plus pauvre nutritionnellement qu'un légume cultivé sur un sol biologiquement vivant. L'agriculture régénérative prolonge le bio en visant explicitement la régénération du vivant qui produit l'aliment.
La souveraineté alimentaire est, selon la définition fondatrice de La Via Campesina (1996), « le droit des peuples à une alimentation saine et culturellement appropriée, produite avec des méthodes durables, et le droit des peuples de définir leurs propres systèmes agricoles et alimentaires ».⁸
Une région ne devient pas résiliente parce qu'une grande exploitation y produit beaucoup. Elle le devient parce qu'un réseau dense de paysans actifs y maintient des savoirs, des paysages culturels, des filières courtes, des relations entre le sol et ceux qui en vivent. C'est cette multitude qui crée la résilience, pas la concentration.
05. L'alignement : nos besoins et ce que la terre peut donner
Une partie de la crise alimentaire contemporaine vient d'un désajustement systémique. Les corps humains demandent des aliments denses, vivants, peu transformés, locaux. Le système agricole industriel produit des denrées normalisées, transformées, transportées sur de longues distances, déconnectées de leur contexte de production.
fig. 07 — Le triangle de l'alignement régénératif
L'agriculture régénérative cherche à rétablir une cohérence entre trois éléments : ce dont nos corps ont physiologiquement besoin ; ce que la terre que nous habitons peut nous offrir ; ce que notre activité agricole peut produire sans épuiser le territoire.
Lorsque ces trois dimensions s'alignent, le système est cohérent. Le corps mange ce qui pousse là où il vit. Ce qui pousse améliore le sol qui le porte. Le sol amélioré donne des aliments plus denses à des corps qui en ont besoin. C'est l'inverse exact du système industriel actuel.
06. Ce que cela exige : la posture
L'agriculture régénérative n'est pas une technique. C'est une posture. Et cette posture peut se résumer en une formule : être au service du vivant.
Cette posture exige en premier lieu une capacité d'observation : lire le sol, lire le paysage, lire les indicateurs biologiques que fournit le vivant à qui sait les interpréter. L'action juste découle de cette lecture. Elle ne peut pas lui être antérieure. Au Mas Alavall, c'est ce que nous transmettons aussi, avant toute technique : un regard.
Elle exige ensuite d'accepter que les fonctionnements naturels sont notre modèle. Au lieu de lutter contre ces fonctionnements, l'agriculture régénérative s'en inspire et s'en allie. C'est la logique du biomimétisme appliquée aux agroécosystèmes.
Elle exige enfin d'accepter la complexité comme une donnée, non comme un problème à simplifier. Régénérer, c'est avant tout régénérer des liens : entre les plantes et les champignons, entre les arbres et l'eau, entre les animaux et le sol, entre les humains et leur territoire.
L'agriculture régénérative n'est pas universellement prescriptive. Ce qui régénère un sol argileux méditerranéen diffère de ce qui régénère une prairie atlantique ou une steppe continentale. Le principe est universel ; son application est toujours locale, toujours singulière.
07. Les outils à notre disposition
L'agriculture régénérative désigne l'approche, les principes, la direction. Les agroécosystèmes régénératifs sont les systèmes concrets que cette approche permet de concevoir. L'agriculture régénérative est une branche de l'agroécologie, ce vaste champ scientifique et pratique qui étudie et conçoit des systèmes agricoles fondés sur les processus écologiques. L'agroécologie est notre discipline ; la régénération est notre cap.
Le cadre éthique : les éthiques de la permaculture
La permaculture, formalisée dans les années 1970 par Bill Mollison et David Holmgren en Australie, est une approche de conception fondée sur trois éthiques qui constituent le socle philosophique de toute démarche régénérative.
fig. 08 — Les trois éthiques de la permaculture
La filiation des concepteurs régénératifs
P.A. Yeomans (Australie, années 1950) a posé les fondations avec le Keyline Design.¹⁴ Ingénieur et agriculteur, il a démontré qu'une lecture fine de la topographie permet de répartir l'eau dans le paysage par gravité, de régénérer les sols rapidement et de transformer des terres dégradées en systèmes productifs. Son livre Water for Every Farm (1954) reste fondateur.
Allan Savory (Zimbabwe, années 1980) a développé l'Holistic Management,¹⁵ une méthode de prise de décision et de gestion du pâturage qui imite les dynamiques des grands troupeaux sauvages. Le pâturage tournant à haute densité régénère les prairies dégradées et restaure les cycles du carbone et de l'eau.
Darren J. Doherty (Australie, années 2000) a synthétisé ces apports dans la Regrarians Platform®.¹⁶ Cette méthode intégrative organise la conception d'une ferme en dix axes successifs. Doherty a formé plus de 15 000 personnes dans 50 pays depuis 2001 et conçu près de 2 000 fermes régénératives à travers le monde.
The Regrarians Handbooks de Darren J. Doherty, méthode de référence pour la conception d'agroécosystèmes régénératifs.¹⁶
fig. 09 — Les dix axes de la Regrarians Platform®
Pourquoi Permaterra a choisi la Regrarians Platform®
Depuis 2015, nous avons fait de la Regrarians Platform® la méthode de référence de notre transmission. Pour trois raisons : elle intègre les apports précédents (Keyline, Holistic Management, Carbon Farming, permaculture) dans une séquence cohérente ; elle articule les enjeux écologiques et économiques sans en sacrifier aucun ; elle donne aux porteurs de projet une méthode applicable à leur situation réelle.
08. La force du nombre
L'agriculture est, parmi toutes les activités humaines, celle qui mobilise la plus grande surface de la planète : plus de 35 % de la surface terrestre libre de glaces. Cela signifie qu'aucune autre activité ne peut, à elle seule, restaurer le vivant à cette échelle.
Mais ce levier ne fonctionne que si beaucoup le saisissent. Une agriculture régénérative à grande échelle n'est pas, ne sera jamais, l'œuvre de quelques très grandes fermes de démonstration. Elle est l'œuvre d'une multitude de fermes à échelle humaine et diversifiées, ancrées dans leurs territoires, complémentaires dans leurs productions, reliées entre elles par des communautés humaines vivantes.
Remplacer l'agriculture de masse par une masse qui pratique l'agriculture.
Cette inversion est aussi un projet de société. Elle suppose de réinstaller des paysans, de redonner accès à la terre, de soutenir l'autonomie alimentaire des familles et des territoires. Elle ne pourra pas se faire sans politique publique, sans soutien financier, sans formation massive. Mais elle ne se fera pas non plus sans toutes les personnes qui, à leur échelle, choisissent de s'y engager.
09. Une définition
L'agriculture régénérative est une approche agricole, branche de l'agroécologie, dont l'objectif premier est d'améliorer activement les systèmes vivants dont elle dépend et qu'elle nourrit : santé des sols, cycles de l'eau, arbres et biodiversité, corps et santé humaine, souveraineté alimentaire, communautés et tissu paysan.
Elle se distingue de l'agriculture dégénérative, qui consomme le capital vivant sans le reconstituer, et de l'agriculture durable, qui vise le maintien sans l'amélioration. Elle prolonge l'agriculture biologique en visant explicitement la régénération du vivant.
Sa logique est celle de l'héritage : recevoir un système, le transmettre dans un meilleur état. Son horizon est le temps long. Son exigence centrale est l'observation, avant la technique. Sa viabilité passe par le triple critère : productive, régénérative, rentable.
« Notre vision : Permaterra contribue à restaurer et à cultiver les liens entre toutes les formes de vie, dans leur complexité et leur interdépendance. »