Nous voici quelques dizaines de milliers d'années en arrière, nomades, chasseurs-cueilleurs, sur des sentiers de migration souvent littoraux entre Afrique, Asie, Europe et Amériques. Mangeurs de pommes, de poires, d'abricots et d'olives, mais aussi de choux, blettes et autres salades sauvages. Déjà sélectionneurs, peut-être sans vraiment le savoir, mais j'en doute, en transportant des graines au travers de leurs pérégrinations.
Avons-nous, humains, eu la volonté de déplacer les semences de nos plantes utiles ? Je trouve cette hypothèse plus que probable, et sans doute avec une forme de relation quelque peu sacralisée : car porter la semence, c'est porter la vie.
01. Aux origines : quand le climat transforme les plantes et les populations
La fin de la dernière glaciation, il y a environ 11 000 ans, apporte des températures plus clémentes, des hivers plus doux. La terre se libère de la glace, la matière organique piégée dans les sols de toundra se minéralise en relâchant de grandes quantités de gaz carbonique : nourriture aérienne essentielle pour les plantes.
La conséquence est immédiate : les fruits et les graines deviennent plus gros, plus attractifs, plus nutritifs. Les populations humaines augmentent en conséquence de ces nouvelles ressources. Un premier tournant dans l'histoire de la semence et de l'humanité.
02. Histoire de l'agriculture : de la sédentarisation à la domestication des plantes
Pourquoi et comment l'homme s'est sédentarisé
Pourquoi et comment la sédentarisation s'est-elle produite ? Plusieurs thèses s'affrontent : démographie, aubaine climatique, économique et environnementale, et sans doute malheureusement l'accaparement territorial et la coercition étatique. Le mythe du fratricide de Caïn (agriculteur) sur Abel (berger nomade) symbolise ce passage du paléolithique nomade au néolithique sédentaire, et la perte de liberté qui en résulte.
Les premières cultures agricoles dans le monde
L'apparition de l'agriculture s'est produite à des époques quelque peu différentes selon les continents : vers -12 000 ans en Mésopotamie avec le petit épeautre, l'orge et l'élevage de moutons ; vers -10 000 ans en Chine avec la domestication du riz et du millet, et en Nouvelle-Guinée avec le taro et la banane ; en Afrique avec les mils et sorghos. En Amérique centrale, la domestication du maïs à partir de la téosinthe est apparue vers -8 000 ans.
« L'agriculture, c'est rendre un culte à la terre. »
— Hervé Coves, agronome et franciscain
La semence sacrée : rôle des femmes dans la transmission du savoir semencier
La semence : graine que l'on garde pour la reproduction. Sacrée, porteuse de vie et d'avenir, pour les peuples sédentarisés elle était souvent gardée par les femmes, savantes des techniques de production, de sélection et de stockage. Le soin de la mise en terre et de la récolte était le plus souvent confié aux hommes. Une histoire d'amour et de soutien mutuel est née dans cette relation intime de l'humain et de la semence.
Épis de mil en culture sur fond de sarrasin, céréale ancienne cultivée pour la multiplication et la conservation de semences paysannes.
03. La biodiversité génétique des plantes : une bibliothèque du vivant menacée
Ce que contient une graine : mémoire génétique et adaptation au terroir
Les plantes ont peu de mobilité. Elles compensent ce handicap en « enregistrant » leur environnement dans leurs gènes. Elles savent aussi, certaines plus que d'autres, se servir de la mobilité des animaux pour se propager. Michel Valentin, ethnobotaniste contemporain, a écrit : « Les plantes ont conquis le monde grâce à leur plus belle conquête : l'Homme. »
Les semences sont la vie ; elles sont la bibliothèque de chaque plante. Dans leurs gènes se trouvent le quand, le comment, le avec qui, le contre qui, le pourquoi. La communauté scientifique fut quelque peu contrariée lorsqu'une équipe de chercheurs démontra qu'un simple plant de riz possédait deux fois plus de gènes que les humains.
Mondialisation et néolibéralisme : la marchandisation de la semence
Une histoire d'amour, un couple humain-graine qui dure depuis plus de 10 000 ans, se trouve aujourd'hui, face à la mondialisation et au néolibéralisme, quelque peu corrompue. J'aime les plantes, je les trouve belles et fascinantes, et je suis choqué par l'avidité et la cupidité des humains qui cherchent à s'accaparer la semence, car qui la détient possède un pouvoir sur la faim.
90%
— des variétés de blé, pommes de terre et légumes ont disparu depuis le XIXe siècle, au profit des hybrides modernes
Malgré cette érosion génétique considérable, certaines variétés anciennes restent présentes dans des conservatoires publics ou privés, souvent congelées, et peuvent encore être sauvegardées ou servir de base à des sélections génétiques nouvelles. Depuis les années 1980, quelques semenciers en France et ailleurs proposent des variétés anciennes dans des catalogues « Amateurs », car elles sont interdites à la vente aux professionnels, non inscrites au catalogue officiel.
Multiplication de semences de pomme de terre ancienne : minuscule tubercule en germination tenu entre les doigts, travail de conservation des variétés potagères.
04. Semences paysannes et semences industrielles
Du grainier au semencier : l'histoire des catalogues de variétés anciennes
De manière traditionnelle, la semence servait à perpétuer les végétaux qui allaient nourrir la famille ou la communauté. Les paysans étaient ceux et celles qui sélectionnaient la semence, qui coévoluaient avec leur terroir, leur climat, leurs usages. Je me souviens de cette anecdote relatée par Salvatore Ceccarelli, professeur de génétique travaillant sur les céréales méditerranéennes : les bergers bédouins sélectionnaient les orges à graines noires dont ils nourrissaient leur bétail car, disaient-ils, les moutons et chèvres étaient en meilleure santé et avaient bon poil lorsqu'ils en consommaient.
L'ère industrielle, avec l'exode rural, a vu l'oubli progressif des techniques semencières : prolétarisation égale perte des savoirs et dépendance économique. Les semenciers, appelés grainiers à l'époque, étaient des agronomes spécialisés dans l'obtention de nouvelles variétés. Les catalogues de vente par correspondance, comme le fameux Vilmorin/Andrieux (1766 puis 1850), avec ses 46 planches lithographiées parfois en couleur, ont largement contribué à cette spécialisation. Les légumes décrits portaient souvent le nom de leur localité d'origine : Poireau monstrueux de Carentan, melon cantaloup de Vauriac, courge galeuse d'Eysine.
Épis de blé dur noir à barbes longues tenus dans une main, variété ancienne sélectionnée pour la culture de semences paysannes.
Semences hybrides F1 et variétés populations
L'hybridation est un terme latin (ibrida) désignant un animal de sang mêlé, avec une connotation presque contre nature. L'hybridation en première génération, dite F1, bénéficie d'une vigueur nouvelle appelée hétérosis, due à la recombinaison des gènes de parents éloignés. Les plantes obtenues sont très homogènes, ce qui les rend prévisibles tant pour le producteur que pour le marché. Mais si les graines F1 sont resemées, la seconde génération sera hétérogène et perdra sa prévisibilité. Souvent on entend que le paysan ne peut pas ressemer les graines F1 car celles-ci seraient stériles : c'est totalement faux.
À l'inverse, une variété non hybride dite population est assez hétérogène : une salade population donnera des individus plus ou moins gros, plus ou moins colorés, et la maturité sera plus étalée. Une variété doit être variée : si par trop de sélection on appauvrit sa génétique, elle peut devenir plus sensible à diverses maladies.
OGM, brevets et dépendance des agriculteurs
Dans les années 1980 apparaissent les semences OGM, conçues pour résister à des ravageurs ou pour rendre les cultures résistantes aux herbicides comme le glyphosate. La problématique est double : les agriculteurs n'ont pas le droit de réutiliser les semences obtenues à partir de leurs cultures OGM, car celles-ci sont brevetées ; et les « mauvaises herbes » finissent tôt ou tard par devenir résistantes aux herbicides, faisant chuter les rendements. Le producteur de semence OGM s'accapare le vivant pour satisfaire les besoins de son économie propre, basée sur la vente des semences et sur la vente des pesticides.
Qui dit pesticide dit toxicité et potentiellement cancer et autres maladies. Combien d'agriculteurs ont perdu la vie en voulant « sauver leur culture »... Marché juteux vu que ceux qui vous empoisonnent produisent aussi les remèdes.
05. Vers une agriculture semencière résiliente
Recherche agronomique et semences : entre intérêts industriels et bien commun
De nombreux instituts de recherche agronomiques se sont penchés sur la problématique de la semence, mais bien souvent avec un biais : adapter la semence aux technologies de l'agriculture moderne, comme le labour, les engrais, l'utilisation de pesticides. Cette recherche va à l'encontre du bien commun, qui serait de rechercher, à travers les variétés populations traditionnelles, de nouvelles variétés adaptées aux terroirs et aux effets du changement climatique.
Blés anciens et recherche participative
Heureusement, des chercheurs atypiques comme Véronique Chable et Isabelle Goldringer (Inrae) se sont associés à des paysans chercheurs du réseau Semences Paysannes pour mener des expérimentations, notamment sur les blés anciens, avec des résultats agronomiques avérés. La plupart des participants étant paysans, meuniers et boulangers, les résultats ont pu être testés aux champs, au moulin, au four et enfin dans l'assiette par les principaux concernés.
« Apprendre les techniques semencières et multiplier ces plantes, c'est cultiver la résilience et reprendre le chemin du lien sacré qui nous relie à elles. »