Lorsque je rencontre des jardiniers, lors des formations ou conférences que je dispense, quand je croise une amie maraîchère ou qu'un voisin me demande des conseils de culture, je suis toujours curieux de comprendre leurs pratiques, leurs objectifs, et leur rapport à la semence.
Ils et elles ont des pratiques extrêmement diverses : du mini-potager où sont cultivés quelques légumes de complément, aux rares systèmes vivriers que je croise sur ma route, en passant par mes camarades maraîchers mécanisés qui sortent cinquante paniers de légumes par semaine. Mais malgré la diversité de leurs pratiques, ces jardiniers ont, dans leur grande majorité, un point commun : ils et elles ne produisent pas leurs semences, ou alors une part négligeable de celles-ci, se privant ainsi du meilleur avantage stratégique qu'un jardinier puisse s'offrir.
01. La semence adaptée, un levier agronomique délaissé
Sur notre ferme, ma compagne et moi-même l'avons validé à de nombreuses reprises. Combien de fois avons-nous observé avec joie des plantes issues de nos semences, produites sur place, pousser vigoureusement, alors que dans la parcelle voisine, nos essais sur de nouveaux cultivars — un cultivar est ce qu'on appelle dans le langage commun une « variété » — de la même espèce, issus de graines achetées auprès d'une enseigne semencière, peinaient à germer puis à pousser dans notre sol ?
L'adaptation des semences au contexte de culture
Je me rappellerai longtemps de la saison pendant laquelle j'ai, pour la première fois, testé un large panel de courges de garde pour identifier des cultivars qui correspondraient à mes attentes culinaires. J'ai planté un champ d'une trentaine de cultivars obtenus auprès de divers revendeurs, dans le but d'y choisir mes préférés. J'avais lancé dix plants de chaque cultivar, soit trois cents plants en tout.
20%
— seulement des cultivars testés ont atteint une maturité suffisante avant les premières gelées, lors d'une saison normande typique
La courge buttercup « Uncle David Dakota Dessert », l'un des cultivars qui a réussi à produire de la semence en saison courte chez l'auteur, et qui a ensuite pu être multiplié.
Mon raisonnement n'est pas que telle ou telle enseigne me vendrait des graines de mauvaise qualité, mais simplement que ces semences ne sont pas adaptées à mes conditions de culture. Tout semencier adapte les semences qu'il produit à son sol, son climat, sa météo locale et ses pratiques culturales. Un multiplicateur qui fait effectuer à ses laitues leur cycle de reproduction sous serre les adapte à la culture sous serre. Et lorsque ces graines arrivent chez moi, qui cultive en plein champ, elles ne sont pas adaptées à mes conditions.
Les vertus de l'auto-production des semences
En produisant mes propres semences, j'améliore très vite, parfois même en une seule saison, la réponse que donnent les plantes issues de ces graines à mon sol, à mes pratiques, à mes conditions de culture. Nous fonctionnons aujourd'hui avec une très grande majorité de semences de notre propre production, et lorsque nous importons de la nouveauté, c'est pour tester un nouveau cultivar. Les plantes poussant sur les planches dédiées à ces lignées importées font souvent pâle figure à côté des cultures bien acclimatées à notre ferme.
« Travailler avec sa propre semence, c'est s'assurer dès le début de la culture une avance considérable en termes de levée, de croissance, de rusticité et de productivité. »
Et c'est l'occasion incroyable de se lancer, si on le désire, dans des aventures de sélection qui peuvent même permettre d'améliorer les plantes que nous cultivons, selon nos propres critères : goût, textures, résistance aux intempéries et aux maladies, capacité de garde, prolificité.
02. Les problèmes rencontrés par les cultivateurs
Le manque de temps
Bien souvent, en échangeant avec des jardiniers, les premières raisons avancées pour tirer un trait sur leur propre souveraineté alimentaire sont le manque de temps et le manque d'espace. Pour avoir été maraîcher, et être aujourd'hui encore semencier à titre professionnel, j'excuse aussitôt la consœur. Le niveau de vie de la très grande majorité des professionnels du légume est tellement bas, pour un engagement horaire de l'ordre de l'auto-esclavagisme, que les créneaux temporels dédiables à la production de semences n'existent en général pas dans leurs systèmes.
La petite entreprise maraîchère type dépense une moyenne de 2 500 à 3 000 € de semences par an. Cela ne représente que 3 % à 4 % d'un chiffre d'affaires moyen compris entre 50 000 € et 100 000 €. Pas vraiment la peine de s'ajouter un boulet au pied, alors que des entreprises livrent en deux jours toutes les semences possibles et imaginables.
Bourdon pollinisant une fleur d'oignon pour sa subsistance. Le rythme effréné de notre modèle de société nous éloigne de gestes multi-millénaires, comme celui de récolter des graines.
Le manque d'espace
Le manque d'espace n'est pas évoqué par celles et ceux qui cultivent de grandes surfaces. En général, la production de semences pour une surface donnée de cultures ne réclame d'occuper que l'équivalent de 5 % à 10 %, au grand maximum, de ladite surface. Par contre, pour le jardinier occupant un petit pavillon ou l'utilisateur d'un jardin collectif urbain, la question de la surface devient limitante. Des stratégies peuvent être mises en place, axées sur l'allocation d'une partie de la surface de production légumière à la production de semences.
Le manque de savoir-faire
Soyons honnêtes : c'est souvent ici que le bât blesse. De mes nombreux échanges avec des jardiniers et cultivatrices, c'est l'absence de connaissances sur le sujet de la production de semences qui, dans la majorité des cas, fait défaut.
J'identifie deux grands courants : les timides par méconnaissance, qui pensent qu'ils ne peuvent pas produire leurs semences par peur de croisements dangereux ou de cycles trop longs, et dont le niveau d'exigence envers eux-mêmes est trop élevé ; et les volontaires mal renseignés, animés par un entrain louable, qui laissent monter à graine à peu près tout et n'importe quoi sans stratégie claire quant aux croisements. Ce sont souvent ceux qui remplissent les grainothèques de sachets portant l'inscription « COURGE » ou « TOMATE ROUGE », sans informations sur le cultivar, l'année ou le lieu de culture.
Quelques lectures, ou une formation adaptée, peuvent suffire à ajuster le niveau d'exigence des uns et des autres pour leur permettre de se lancer en sachant ce qu'ils font.
03. Mettre le pied à l'étrier : les semences simples pour démarrer
L'auto-production de semence est stratégiquement désirable pour toute personne souhaitant cultiver des légumes, et atteignable, à condition d'oser se lancer et de se munir d'une bonne formation initiale. Lorsque j'ai produit mes premières semences il y a 15 ans, j'ai appris par essais-erreurs, avec des ouvrages souvent lacunaires. Cela ne m'a pas empêché de devenir un semencier compétent, dont le travail est salué par des particuliers comme par des professionnels.
Les semences simples à produire
Que l'on manque de temps, d'espace ou de connaissances, il est des semences qui ne demandent qu'à être récoltées en même temps que le fruit. On parle ici de plantes annuelles, c'est-à-dire qu'elles produisent de la semence dès leur première saison de vie. Parmi celles-ci, certaines sont particulièrement évidentes : les courges de garde (potirons et compagnie, récoltés à maturité à l'automne), les tomates, ou encore les poivrons et piments.
Un plein coffre de patidous « Sweet Dumpling », dont la semence est prête à être extraite. Une culture simple pour comprendre les fondamentaux de la production de semences.
Pour les graines de tomate, il s'agira de les laisser fermenter quelques jours dans leur propre jus adjoint d'un peu d'eau, jusqu'à formation d'une petite mousse de surface, signe que la fermentation a démarré. Ce procédé dissout l'enveloppe gélatineuse des graines fraîches ; elles n'auront ensuite plus qu'à être séchées puis stockées. Pour courges et poivrons, c'est encore plus simple : une fois les fruits ouverts et leur chair consommée, il suffit de mettre les graines à sécher. Attention cependant aux graines de piment, gorgées de capsaïcine : portez des gants.
Les légumes qui montent à graine
Un tantinet plus complexes, mais excellentes pour apprendre, viennent ensuite les annuelles qui « montent à graine ». Celles-ci doivent changer de forme pour se reproduire, développant des tiges qui porteront des fleurs, puis des graines. Les exemples les plus simples pour démarrer sont la laitue ou le petit radis semés au printemps.
À gauche, des laitues « Lollo di Vino » prêtes à la consommation. À droite, les mêmes laitues développant leur hampe florale, et un goût âcre qui les rend impropres à la consommation.
Cela pourra vous donner l'assurance nécessaire pour vous lancer dans des essais sur les bisannuelles, qui effectuent leur cycle complet de reproduction à cheval sur deux saisons de culture. C'est le cas de la carotte, de la betterave ou du chou pommé. Il faut ainsi plus d'un an pour récolter la semence d'une carotte initialement semée en juin, voire un an et demi pour un poireau semé en février.
Conseil aux débutants
Mon premier conseil à toute personne souhaitant apprendre à produire ses semences potagères est le suivant : dédiez deux saisons de culture à l'observation des plantes et à la compréhension de leurs cycles. Savez-vous qu'un plant de blette produira à partir du printemps suivant sa plantation initiale une hampe florale qui pourra dépasser les deux mètres de haut ?
L'auteur, qui mesure 1,75 m, à côté de plants de blette développant leurs hampes florales à plus de deux mètres de haut, en seconde année de culture.
Je pense essentiel, avant de se mettre à produire des semences « pour de vrai », de prendre le temps de tester à toute petite échelle chaque espèce, et d'observer son développement : l'espace qu'elle prend une fois en production de fleurs, comment la plante se comporte une fois lourdement chargée de semences, a-t-elle besoin d'un tuteur. Vous pourrez ainsi commencer à faire quelques petits tests de production et d'extraction, en prenant le temps de bien comprendre les tenants et aboutissants des questions relatives aux croisements, à la sélection et à la diversité génétique.
04. Croisements et sélection : une courte introduction
L'une des raisons pour lesquelles je préconise aux débutants de prendre le temps d'observer les plantes et leurs cycles de reproduction est la question des croisements entre plantes de la même espèce, de la « pureté » des lignées des cultivars, et des différentes directions que peut prendre le travail de sélection.
Les croisements intraspécifiques
Les plantes d'une même espèce forment un groupe d'individus pouvant se reproduire entre eux. Prenons l'exemple de l'espèce Cucurbita pepo, qui regroupe tous les cultivars de courgettes, pâtissons, citrouilles, courges spaghettis, patidous ou courges à graines nues. Tout ce beau monde, cultivé dans un espace ouvert permettant aux pollinisateurs de passer d'une fleur à l'autre sans restriction, aura la possibilité de se croiser, et donc d'engendrer une descendance qui sera le fruit de croisements aléatoires. Autrement dit : les fruits issus de cette récolte seraient autant de pochettes surprise.
Une paysanne semencière qui produit de la semence pour le compte d'une enseigne visera comme objectif final la vente de ses semences. Dans ce cadre, son client lui demandera des informations claires sur le nom du cultivar. Si la semencière a bien œuvré pour préserver la « pureté variétale », tous les fruits donnés par ces graines correspondront à la description du cultivar, à quelques exceptions près.
Multiplication et amélioration
Plusieurs compétences interviennent dans la démarche de production de semences. La multiplicatrice multiplie : elle est en possession de graines d'un cultivar, les met en culture, s'assure par une sélection visuelle de ne pas laisser en reproduction des sujets « hors-type », et récolte ses semences. L'amélioratrice multiplie et effectue en outre des actions de sélection successives pour amplifier certains caractères du cultivar et en atténuer d'autres. Si l'objectif est d'accentuer le caractère « mini » de la courge butternut « Pia », elle ne mettra en culture que des graines issues des plus petits sujets.
Différents cultivars de radis d'hiver soumis à un test gustatif. © Sylvain Przybylski
Mais que se passe-t-il si je plante côte à côte tous les cultivars de courgettes connus au monde, que je les laisse être croisés entre eux, voire que j'effectue en outre des pollinisations manuelles ? J'entre alors dans l'univers de la création dite variétale : grand brassage génétique, avec tout ce que cela entend de pertes potentielles de caractères désirables, comme de découvertes fortuites de nouveaux caractères extraordinaires. En ne fonctionnant que dans la logique des lignées pures, n'appauvrissons-nous pas dangereusement la diversité génétique et la capacité d'adaptation des plantes qui nous permettent de nous nourrir ? Je vous propose d'étudier cette épineuse question dans la suite de cet article.
« J'espère que je suis parvenu à vous transmettre tout l'engouement que je porte à l'auto-production. Je pense que chaque cultivateur qui ferait le test de produire correctement sa semence, et qui en verrait les résultats au jardin, ne reviendrait en arrière pour rien au monde. »
Note sur la toxicité des courges : si vous goûtez une courge amère, recrachez immédiatement et mettez le fruit au compost. La pâte de courge amère peut contenir des cucurbitacines en concentrations élevées, toxiques pour l'organisme. Il n'y a pas de « pas de gâchis » qui tienne. On en reparle plus en détail dans un prochain article.